Je te vois. Tu es là assis en face de moi. Si semblable et si différent. Je t’observe et me demande comment te rencontrer, toi l’autre que je ne connaîtrai jamais vraiment? Comment te rencontrer malgré l’étrangeté? Te rencontrer toi et ton histoire, toi et tes trous? Il faut du temps, par petites touches, par petits moments, souvent sans mots. Un regard. Un geste… pour te rejoindre vraiment, au delà du sens. Pour avoir confiance. Pour oser s’approcher de nos trous humains sans chercher à combler. Des petites rencontres furtives, sans bavardages.  Pour apprivoiser nos peurs. Pour apprendre enfin à être seul… ensemble. Puis tenir et vivre.

Il y a ce petit poids sur l’estomac

Qui reste là, qui ne bouge pas

Une petite ombre au fond de moi

Que j’ai oublié de délester

 

Des petites envies, des petits pas

Que je n’ai jamais fait par habitude

Des petits gestes, des petits « quoi ? »

Que je n’ai jamais dit par solitude

 

Il est temps… il est temps…

 

J’étouffe encore à y penser

Cette petite boule qui tourne pas rond

Une petite part de mon passé

Que j’ai oublié de délester

 

Des petites histoires, des petits « Non »

Que j’ai laissé faire par habitude

Des petits regards, des grands frissons

Que j’ai refoulé par solitude

 

Il est temps… il est temps…

 

Il y a ce petit poids sur l’estomac

Que j’ai bien vite fait de délester

Le vent caressant mon visage

La vie, la joie, c’est plus léger

La vie et toi, c’est plus léger…

« Vouloir épargner à l’homme les souffrances, c’est le condamner à ne ressentir jamais aucun plaisir ». Nietzsche

En entrant en thérapie, je cherchais à ne plus souffrir (en écrivant cela j’ai l’impression de dire “en entrant dans les ordres”, or justement l’ordre ne serait qu’une tentative illusoire et temporaire de reprise de contrôle sur la souffrance).

J’ai mis du temps à comprendre qu’il n’y a pas d’issue. Il n’y a rien que nous ne puissions faire si ce n’est d’accepter ce qui est, et de poser nos actes en conséquences. Des actes bons pour nous, et nous seuls. L’homme possède des facultés d’adaptation innombrables. Dommage que nous en soyions si peu conscients. Nous pourrions alors avoir confiance. En nos ressources. En l’autre. En l’ a-venir. Mais l’avons-nous jamais appris?

Ne pas souffrir est impossible. Ne plus lutter contre l’inévitable, contre le mouvement de vie est sans doute une voie vers un peu plus de sérénité. Les pieds nus ancrés, je respire. J’oscille doucement et acceuille le déséquilibre. Une légère nausée me prend. Je ne m’y attarde pas. Dans une respiration je recentre mon attention sur les battements de mon coeur. Je reste là, oscillante, respirant le monde, tentant de ne plus le voir comme un ennemi. Un jour peut-être, un jour où la nausée prendra fébrilement la confiance par la main, ce jour là peut-être sentirai-je le plaisir pointer son nez. Comme un bonbon sur la langue. Comme une carresse récompensant les années d’illusions, de déceptions, d’émotions, de chemins et de terre.

Pourquoi finalement n’avons-nous pas envie de passer pour quelqu’un d’ennuyeux ?

Si l’ennui nous fait prendre conscience du temps qui passe en nous donnant justement l’impression qu’il ne s’écoule pas et s’il détourne pour un temps l’attention de l’organisme de son environnement, prendre le risque d’ennuyer l’autre serait prendre le risque qu’il se détourne de moi.

Dès lors, dire des choses intelligentes ou intéressantes, permettrait de maintenir l’attention, et reviendrait à nous confirmer que nous existons (« S’apparaître à l’occasion d’un autre » J-M Robin).

Au contraire si je ne vous intéresse pas parce que ce que je dis n’a pas d’intérêt à vos yeux, n’a pas de sens, et si l’ennui grandissant, votre attention partait ailleurs, ce détournement même, viendrait me confirmer que finalement, oui, nous sommes seuls… c’est le néant, le vide… la mort !

Comme si ce Savoir était la condition même de notre existence. Comme si ce Savoir valait plus que notre Etre. L’introjection « N’ennuie pas la dame » prend ici tout son sens : « toi petit ignorant, tu n’as rien à dire d’intéressant à la dame, tu ne sais rien, tu n’es rien, tais-toi ». Comme si ne pas savoir revenait à ne pas être.

Ce Savoir si précieux, constituerait dès lors un langage commun, la condition même de l’aller vers, la seule manière de contacter… Grâce à lui nous entretenons l’illusion que nous nous comprenons, que nous percevons le monde de la même façon, que nous ne sommes pas seul. Sans lui nous sommes inévitablement renvoyés à nos angoisses existentielles les plus profondes. Le Savoir et le contenu ont cela de rassurant qu’ils nous donnent l’illusion de nous remplir, de combler le vide, de cacher l’être insignifiant, si humain, que nous sommes.

L’homme  est indissociable de son environnement. Il vit en interaction avec lui. Lorsqu’il ne nous offre rien de satisfaisant, notre attention s’égare et nous sombrons lentement dans le rythme mou de l’ennui. La monotonie, la répétition, la fatigue, l’inaction, la solitude… sont autant de situations favorisant son émergence.

Ceci dit, nous pouvons distinguer plusieurs types d’ennui comme l’ennui ordinaire qui identifie clairement l’objet de ce qui ennuie : il a raté son train et sur le quai doit attendre un temps relativement long, elle a passé sa soirée à  bavarder avec des inconnus alors qu’elle s’était promise de ne pas y aller sachant le peu d’intérêt qu’elle portait à cet événement. C’est du temps perdu. Il m’ennui, « il », l’autre.

Mais l’ennui qui nous pousse le plus souvent à toucher ce que nous évitons par-dessus tout, est l’ennui sans objet. Heidegger parle d’ennui profond. C’est un ennui qui n’est pas en rapport avec une situation précise ou un motif précis. C’est un ennui de soi, je dois affronter le pur « être là » c’est à dire que je dois m’affronter moi-même.

Le paradoxale semble être la caractéristique principale de l’ennui profond. Pour que celui–ci puisse se produire, deux incompatibles doivent s’articuler. Ce qui ennuie dans l’ennui profond est « l’être temporel dans une modalité précise de sa temporisation », ce qui revient à dire que le temps relatif à l’être a la double dimension d’instant et d’horizon, de fulgurance et de permanence, et ce sont ces deux exigences que l’ennui perturbe : d’une part les instants ne se succèdent plus, le temps devient long; d’autre part, dans le même ennui, l’individu esseulé prend conscience de la brièveté de sa vie.

L’objet perdu du mélancolique serait-il lui-même ? donnant tout son sens à la citation de Sartre « La nausée ne m’a pas quitté et je ne crois pas qu’elle me quittera de sitôt ; mais je ne la subis plus, ce n’est plus une maladie ni une quinte passagère : c’est moi »

Sachant ce qui précède, l’’étymologie du mot « Ennui » du latin inodiare, de odium, la haine, intrigue. Quel rapport « l’ennui » et « la haine » peuvent-ils partager ?

La phrase commune « je m’ennuie », je m’ennuie donc « j’ai moi-même en haine » nous offre sans doute un soupçon de réponse. Quelque part, je suis déçu de ma condition humaine si insignifiante, je me hais d’être si peu. Un être humain voué à mourir.

Si nous nous arrêtions ici, nous pourrions rapidement sombrer dans une dépression sans fin ne voyant jamais comment sortir de cette évidence si ce n’est par la mort elle-même. La société d’aujourd’hui accepte mal l’ennui considéré comme du temps perdu, comme une menace à la productivité. Or c’est de ce refus de l’ennui que se creuse petit à petit le sillon de l’ennui profond. Perdu dans l’agir ou le divertissement, l’homme n’arrive plus à accéder à ses désirs profonds. Paradoxalement, il croit que l’agir lui permettra d’échapper à l’ennui profond alors qu’il l’entraîne dans une spirale sans fin où il ne sait plus comment retrouver sa joie de vivre et devient, comme le disait Fritz Perls inquiet, morose, irritable…

(… on en restera pas là… à venir le versant positif de l’ennui source de créativité…)

Le paradoxe de l’ennui nous entraîne loin, au plus profond de nous. Dans ce temps qui tout à coup semble immensément long, nous accédons à la conscience de la brièveté de notre vie. Heidegger, nous fait remarquer que l’ennui nous révèle le temps qui s’écoule justement parce qu’il ne passe pas. La philosophie heideggérienne est une philosophie de l’événement. Outre l’angoisse, l’ennui représente l’autre grand événement du vide. Son constat est brutal : derrière tout cela, il n’y a rien. Mais ce rien n’est pas rien. Du vide, du non-sens, nait la liberté. Sa philosophie nous offre une piste de réflexion positive redonnant à l’homme le choix et la responsabilité de mener sa vie par ses actes.

« Pour sortir du sortilège de la molle immobilité de l’ennui, il faut se délivrer. Lorsque plus rien n’avance, il faut se mettre en route soi-même. Plus rien n’a d’importance sinon ce que nous faisons. » Heidegger

« L’homme moderne manque de vitalité, d’audace et d’imagination. Il s’ennuie et ne s’intéresse plus à ce qu’il fait, son énergie décline, son enthousiasme s’éteint. Il ne souffre pas vraiment, mais il est engourdi, morose, inquiet, insatisfait. Il se sclérose ou devient irritable. Il croit que jouer, grandir, apprendre sont des activités réservées aux enfants, et qu’à quarante ans, on est déjà trop vieux pour cela. Sa vie se réduit à des jeux intellectuels et à un verbiage stérile. Notre aptitude au bonheur reste médiocre. Avons-nous réellement progressé dans notre capacité à jouir de la vie, à mettre notre savoir au service de nos intérêts, à élargir notre horizon, à grandir et se sentir vivant. » Frits Perls

 

Il tapote les doigts sur la table comme pour échapper à ce qu’il se dit, elle baille et son regard sort de la pièce par la fenêtre au-delà des nuages … l’ennui pointe son nez, notre attention quitte l’objet initial. Objet choisi peut-être, imposé souvent et qui en dépit de tout n’a pas su capter notre intérêt. Nous nous forçons quelque peu à rester présents, à donner notre attention à ce qui aurait dû la capter. Mais non, décidément, notre désir n’est pas là, il est déjà parti ailleurs. Il se moque de ce qui aurait dû, il entraîne notre attention par-delà les nuages, par-delà notre volonté. Notre corps se joue de nous trahissant dans nombres de phénomènes cet ennui grandissant : bâillement, tapotement, yeux qui s’égarent, rêverie… parfois conscient de ce qu’il nous arrive, nous tentons vainement de nous raccrocher à cet autre insensé et relançons la conversation de manière futile, un peu de bavardage anodin pour montrer à tous que nous sommes présents, socialement plus acceptable.

Quant il n’y a rien peut-être faut-il accepter le rien… cela fait 15 minutes que j’écris et efface soigneusement chaque ligne une à une, comme si je pouvais écrire parce que je l’avais décidé… mais non, l’écriture me choisit, elle vient à moi comme un cadeau pour me révéler, elle n’en fait qu’à sa tête tout en se foutant de la mienne. Non tu n’as pas raison, tu veux écrire, alors je n’ai rien à te dicter… si d’écrire tu as besoin alors je chante les mots. Cela veut-il dire que jamais je ne pourrai construire de ma plume des mots raisonnés raisonnant comme un savoir mis en forme? Non. Elle n’est pas savoir, elle émeut par l’être jaillissant. D’inconnu elle se délecte. De mots en mots, de phrases en phrases, je me surprend parfois à découvrir une vérité cachée, un secret enfoui… tel un lapsus sur papier elle tend à dire, à montrer, à me montrer ce qui est, à révéler les maux par les mots.

La liberté est-elle un concept raisonnable ? La pensée seulement a t’elle le droit d’être libre? Au regard de la vie de Sartre et de ses amours multiples, la liberté se doit-elle aussi de passer par celle du corps? Sommes-nous assez alignés, avons-nous assez confiance que pour vivre avec l’infidélité du désir de l’autre? Comment soutenir le droit au détournement? Et que faire de l’illussion de toute puissance, de reine du foyer, de sultane de la couette? Si nous savons que nous sommes seuls, pourquoi exiger l’exclusivité du corps?

Je ne bouge plus. C’est tellement fort que ma respiration se bloque. Tu es là contre moi. Tu dors. Je sens ton souffle soulever ta poitrine. J’ai peur de te réveiller et te sortir de cette immense quiétude où tu as plongé. Je suis émue de voir ton corps nu offert à mon regard. J’observe chaque détail autrefois aperçus sans jamais oser s’attarder. Aujourd’hui, je prends le temps de te contempler, de retenir la douceur de ta peau, le galbe de ta jambe, la force de ton bras. Ce torse tant et tant imaginé, ce grain de beauté inattendu… j’enregistre pour les jours de pluie la lumière de ton corps, la courbe de ta joue, la douceur de tes lèvres. Je prends le temps de garder le meilleur. Souvenirs sucrés pour les jours de doute. J’aime ce corps endormi sans question, sans retenue. J’aime quand tu baisses la garde et me laisses voir celui que personne d’autre ne connaît. Celui qui se livre pour moi dans cette simplicité commune tant redoutée. J’aime ces sentiments vrais, forts, éphémères…

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